Elle se regarde dans le miroir sans se reconnaître. Pourtant elle n'a pas changé. Ce sont toujours les mêmes mains nerveuses, le même visage encore jeune, le même front sans rides, sans aucun cheveu blanc, la même bouche qui n'a pas encore oublié la saveur des rires et des baisers...
Les yeux. Ce sont eux. Ombrés, tourmentés, voilés. Préoccupés. Ils ont perdu leur clarté.
Ils reflètent les élans repoussés. Les élans refoulés. Il y a un monde qui bouillonne à l'intérieur, des envies, des idées, des projets qui ne demandent qu'à sortir, mais ne peuvent pas. A cause de l'extérieur. A cause des barrières qu'elle se crée elle-même. A défaut de créer autre chose. A cause de ce temps qu'elle ne voit pas. A cause de ce mal-être. En cause de ce mal-être. C'est un cercle vicieux, qui touche une par une chaque parcelle de son être, de sa vie. Chaque millimètre carré de peau respire l'envie et aspire à la vie. Elle refuse les illusions qui mènent aux déceptions. Elle regrette ces illusions qui donnaient du rêve.
Qui faisaient partie d'elle. Qui étaient elle. Oh, elles sont encore là. On ne se renie pas si facilement. Mais si loin. Si pâles. Comme le spectre de l'enfant qui continue à vivre en elle, maltraité par les exigences d'un monde qui va trop vite. D'un monde où elle se perd si facilement. Elle a peur. Sans repères. Sans guide. Mais elle n'a pas besoin de guide. Jamais. Elle est adulte. Responsable et sérieuse. Et elle a peur. Les mots la quittent. La banalité l'écrase. L'imaginaire s'envole, la laissant lourde et pesante sur le sol. La réalité s'installe, insidieusement.Et soudain c'est la panique. Elle ne veut pas être comme tous ces êtres insipides, tellement normaux, qui subissent chaque tour et détour du destin. Elle veut croquer la vie à pleines dents, la prendre à bras le corps, la prendre comme elle vient, puis lui faire un croche pied, l'emmener pour une valse, lui tordre le bras, la faire bondir en avant et repartir de plus belle. Elle veut changer le monde avec ses mots. Lire ceux des autres et les comprendre comme bon lui semble. Panser ses plaies avec celles des autres, lécher ses blessures à l'ombre d'une vie, pour pouvoir à son tour joyeusement rassurer. Savoir dire la vie, la Vraie. Celle que qu'elle a en elle, qu'il a en lui, qu'ils ont en eux, que vous souriez tout bas, que tu chantes sans le vouloir. Elle veut enluminer le gris. Parce que le gris, c'est pour les fades.
Parce que le gris n'existe pas.

